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EPÎTRE À MON HABIT

Michel-Jean Sedaine, 1752


Ah ! mon habit, que je vous remercie,
Que je valus hier, grâce à votre valeur !
Je me connais et plus je m'apprécie,
Plus j'entrevois qu'il faut que mon tailleur,
Par une secrète magie,
Ait caché dans vos plis un talisman vainqueur,
Capable de gagner et l'esprit et le cœur.
Dans ce cercle nombreux de bonne compagnie,
Quels honneurs je reçus ! quels égards ! quel accueil !
Auprès de la maîtresse et dans un grand fauteuil,
Je ne vis que des yeux toujours prêts à sourire,
J'eus le droit d'y parler et parler sans rien dire.
Cette femme à grands falbalas
Me consulta sur l'air de son visage ;
Un blondin sur un mot d'usage
Un robin sur des opéras ;
Ce que je décidai fut le nec plus ultra.
On applaudit à tout, j'avais tant de génie !
Ah ! mon habit, que je vous remercie !
C'est vous qui me valez cela !
De compliments bons pour une maîtresse
Un petit-maître m'accabla,
Et, pour m'exprimer sa tendresse,
Dans ses propos guindés me dit tout Angola.
Ce poupart à simple tonsure,
Qui ne songe qu'à vivre, et ne vit que pour soi,
Oublia quelque temps son rabat, sa figure,
Pour ne s'occuper que de moi.
Ce marquis, autrefois mon ami de collège.
Me reconnut enfin, et du premier coup d'oeil
Il m'accorda par privilège
Un tendre embrassement qu'approuvait son orgueil
Ce qu'une liaison dès l'enfance établie,
Ma probité, des mœurs que rien ne dérégla,
N'eussent obtenu de ma vie,
Votre aspect seul me l'attira.
Ah ! mon habit, que je vous remercie !
C'est vous qui me valez cela,
Mais ma surprise fut extrême
Je m'aperçus que sur moi-même
Le charme sans doute opérait.
J'entrais jadis d'un air discret ;
Ensuite suspendu sur le bord de ma chaise
J'écoutais en silence, et ne me permettais
Le moindre si, le moindre mais ;
Avec moi tout le monde était fort à son aise,
Et moi je ne l'étais jamais ;
Un rien aurait pu me confondre ;
Un regard, tout m'était fatal ;
Je ne parlais que pour répondre ;
Je parlais bas, je parlais mal.
Un sot provincial arrivé par le coche
Eût été moins que moi tourmenté dans sa peau ;
Je me mouchais presqu'au bord de ma poche ;
J'éternuais dans mon chapeau.
On pouvait me priver sans aucune indécence
De ce salut que l'usage introduit.
II n'en coûtait de révérence
Qu'à quelqu'un trompé par le bruit.
Mais à présent, mon cher habit,
Tout est de mon ressort, les airs, la suffisance ;
Et ces tons décidés, qu'on prend pour de l'aisance,
Deviennent mes tons favoris :
Est-ce ma faute, à moi, puisqu'ils sont applaudis ?
Dieu ! quel bonheur pour moi, pour cette étoffe,
De ne point habiter ce pays limitrophe
Des conquêtes de notre roi.
Dans la Hollande il est une autre loi.
En vain j'étalerais ce galon qu'on renomme
En vain j'exalterais sa valeur, son débit;
Ici l'habit fait valoir l'homme,
Là l'homme fait valoir l'habit.
Mais chez nous (peuple aimable), où les grâces, l'esprit
Brillent à présent dans leur force,
L'arbre n'est point jugé sur ses fleurs, sur son fruit,
On le juge sur son écorce.