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LE SPÉCIFIQUE

Conte


Il était un Manant qu'on appelait Colin,
Garçon vert, de large carrure,
De bonne pâte et de haute encolure ;
Quant à l'esprit, ce n'était du plus fin,
Si n'en avait que petite mesure.
Or ce Colin fut tourmenté
D'un certain mal plaisant de sa nature,
Qu'on pourrait à bon point nommer trop de Santé ;
Mal peu connu de tout sexagénaire,
Mal que les Femmes d'ordinaire
Ne plaignent point, tant soit-il violent ;
C'est inhumanité chez elles générale ;
Dedans aucuns, il est intermittent,
Colin l'avait continu ; nul instant
De trêve & de repos, pas le moindre intervalle.
Or est ce mal singulier en ce point,
Que bien malade est qui ne le sent point ;
N'en est atteint qui veut, souvent on le désire.
J'ai dit qu'aux une il prenait par accès :
J'ai tort ; à tous, je devais dire,
Beaucoup même ne l'ont jamais,
On ne voit point de Colins à douzaine ;
Colin pourtant s'en lassa, ce dit-on,
Très-sot fut-il ; en mainte occasion
Je ne serais fâché d'être à sa peine : Colin va donc trouver le Médecin :
C'était un Docteur à gros grain ;
Sachant saigner, purger, rien davantage ;
C'était assez pour un village: Notre Manant plein de simplicité,
Expose tout honteux son incommodité ;
Le Médecin examine la chose ;
Puis ayant bien, ou mal raisonné sur sa cause,
Notre Esculape villageois
Allègue aussitôt avec poids
L'axiome banal, qu'on guérit d'ordinaire
Le contraire par son contraire ;
Puis haussant de deux tons sa voix :
Oui, mon Ami, votre mal ne procède
Que de chaleur, le froid est son remède.
Cela dit, il va prendre un seau,
Fort gravement le remplit d'eau ;
La chose était simple, ordinaire ;
Mais la gravité du Docteur,
Aux yeux du Rustre Spectateur,
La rendait un fort grand Mystère.
Çà, Colin, lui dit-il, dans cette eau que voilà,
Plonger vous faut la partie affligée,
Trompé serais si par ce moyen-là
Elle n'est bientôt soulagée ;
Si ce remède ne suffit,
D'autres on essaiera ; le Manant obéit,
Fait l'Immersion ordonnée;
Mais d'effet pas un brin, ou du moins un petit,
La maladie était enracinée.
Colin eut beau plonger, le mal ne se passa,
Vingt, trente fois, Colin recommença :
Tout aussi peu, c'était pure folie,
Ou si Colin sentait pour un moment
Par la froideur de l'Eau quelque soulagement,
Il ressortait dehors avec plus de furie,
La Crise redoublait.
Étrange maladie ! Enfin le pauvre Médecin
Pour cette fois perdait tout son latin.
Ce mal là, disait-il, est plus grand qu'on ne pense.
Il enjoignit toutefois à Colin
De revenir chez lui soir & matin
Exécuter la susdite ordonnance.
Se rebuter, dit-il, ne faut incontinent,
Le Mal vient à pas de géant,
Et nous quitte à pas de tortue.
Colin, qui de guérir ardemment désirait,
Fit au Docteur sa visite assidue,
Crut que, moyennant Dieu, son Mal le quitterait.
Il guérit en effet, voici de quelle sorte :
On vint un jour chercher le Médecin
Pour aller voir au Village prochain
Quelque Malade : il s'y transporte
En grande hâte, & laisse là Colin
Dans une cour. Notez qu'à la fenêtre
La Femme du Docteur en ce moment était,
D'où vit Colin, se croyant seul peut-être,
Qui gravement se médicamentait ;
L'état du Sire lui fit peine :
Le Sexe a l'âme tendre, humaine ;
Et ne saurait voir un poulet souffrir Sans s'émouvoir & s'attendrir.
Elle appelle Colin, sans tarder davantage,
Le fait monter, & lui tient ce langage :
Mon mari se moque de toi
Ave son seau ; mon pauvre homme, crois-moi,
Il ne connaît en nulle guise
Ce qu'il te faut.
Ne fait plus la sottise
D'aller à lui. Va je sais un secret,
Qui fait à tous les siens la nique,
Et qui produit sur le champ son effet ;
En un mot un vrai spécifique.
C'est du froid qu'il t'ordonne, il est fou : c’est du chaud,
Mon pauvre Colin, qu'il te faut.
Pour ne tirer en long cette aventure,
Cela dit, la voilà qui procède à la cure
Du susdit mal, fait coucher promptement Maître Colin dans bien chaudement
Entre deux draps, & va se mettre ensuite
A ses côtés, pour l'échauffer plus vite.
Admirable pouvoir du nouveau Médecin,
Et combien la nature s'aide !
Plus ingénieux que Colin,
Le Mal va s'appliquer au plus vite au remède ;
Dirai-je plus ? Colin se trouva bien du chaud ;
La Recette était douce, & plut si fort au sire,
Qu'il eût voulu n'être guéri si-tôt ;
Car on croit bien, sans qu'il faille le dire,
Que le remède opéra comme il faut,
Par le secours de la vertu cachée,
Il ne s'en fut servi cinq ou six fois,
Qu'adieu le mal, la Dame en fut fâchée,
Trop bien vouloir guérir le villageois,
Et lui donner tous ses soins & son aide ;
Mais elle aurait décidé toutefois,
Qu'il eût toujours eu besoin de remède ;
Cela ne se pouvait : au reste le manant
Pas si souvent qu'eut la donzelle,
Redevenait malade de plus belle :
Lui chez la Dame de courir ;
Elle aussitôt de le guérir.
Tant & si bien que par la suite Colin à son Mari ne rendit plus visite ;
Mari qui devenu plus sot que le manant,
Loin d'en tirer mauvais augure,
Conte le cas à tout venant,
Et se croit l’auteur de la cure.
[Messire Docteur un beau jour,
Entouré de manants qui lui faisaient la cour
Au sortir de l’église, ainsi qu’il est d’usage,
Car c’était le coq du village,
Par cas fortuit, au bout du carrefour,
Aperçoit Colin, sa pratique :
Lors se tournant vers la troupe rustique,
Tenez, dit-il, le faisant arrêter,
Voyez-vous ce gros gars !
Il me vint consulter
Ces jours passés, pour une maladie ;
Puis le docteur avançant quelques pas,
Se met à leur conter le cas ;
Ne sais, dit-il, quelle est sa fantaisie,
Mais je sais force gens qui ne s'en plaindraient point,
Ah ! qu’un tel mal viendrait à point
Pour nos moitiés, à tous tant que nous sommes !
Qu'en dites-vous, messieurs les hommes ! Car les garçons y sont allez sujets ?
Et ne sont-ils, je gage, si benêts,
Que chez moi de venir en chercher le remède,
Pas n’ont recours, pour le sûr, à l’eau froide.
Disant ceci, notre convalescent
S'approcha d’eux tout doucement ;
Lors le Docteur : eh bien compère !
Dis-nous un peu comment va notre affaire !
Tu ne viens plus me voir aussi souvent !
Notre Maison... Ah, ah ! dit le Manant,
Vraiment, Monsieur, Madame votre femme
M'a de sa grâce un Remède enseigné,
Qui vaut bien mieux, de par mon âme !
Que la peste d'eau froide où me suis tant baigné !
C'est bien un autre Bain, ma foi, pour cette histoire,
Madame en sait plus long que vous.
Avec votre seau d'eau, vous vous gaussiez de nous,
Et moi bien nigaud de vous croire ;
Vous n'êtes pas un grand docteur,
Or je suis votre serviteur,
Mais plus encor serviteur de madame ;
Allons c'est une brave Femme !
Telle harangue aux assistants,
Pour le certain, ne fut obscure.
Le plus bouché de nos manants
Comprit d'abord où gisait l’encloüeure ;
Du Cercle Villageois, grands furent les éclats ;
Chacun disant son mot sur un tel cas,]
Le Docteur vit trop bien qu’il était pris pour dupe ;
Que pour guérir le mal dont se plaignait Colin,
Une Femme confond le plus grand Médecin,
Et que le Chaperon doit céder à la Jupe.